Produite moins de dix-huit mois, la P3 est souvent réduite à un simple trait d’union entre les Rover d’avant-guerre et la fameuse P4. C’est pourtant elle qui inaugure les moteurs à soupapes d’admission en tête, la suspension avant indépendante… et c’est sa mécanique qui animera le tout premier Land Rover. Portrait d’une méconnue essentielle.
Sortir de la guerre
Lorsque la paix revient en 1945, Rover n’a plus construit de voitures depuis cinq ans. Réquisitionnée pour l’effort de guerre, la firme a produit des moteurs d’avions et travaillé sur deux programmes qui marqueront son histoire : le développement de la turbine à gaz de Frank Whittle — un chantier finalement cédé à Rolls-Royce au 1er avril 1943, l’usine de Barnoldswick étant échangée contre celle de Nottingham et la production du moteur de char Meteor — et l’exploitation des « shadow factories », dont celle de Solihull. L’usine historique de Helen Street, à Coventry, ayant été dévastée par les bombardements de 1940-41, c’est ce site de Solihull — rebaptisé Meteor Works, en clin d’œil au moteur de char — qui devient en 1945 le berceau de toutes les Rover.
Comme tous les constructeurs britanniques, Rover reprend d’abord la production civile avec des modèles d’avant-guerre à peine dépoussiérés : les 10, 12, 14 et 16 de 1946-1947 sont des reprises directes de la gamme 1940. La véritable nouveauté arrive en février 1948 : la P3, lancée sous le slogan « One of Britain’s fine cars – now made finer ».
Une fausse jumelle
Au premier regard, la P3 ressemble à s’y méprendre aux Rover 12 et 16 qui la précèdent : ailes et capot sont d’ailleurs repris de la 12. Mais l’essentiel est ailleurs. La caisse, désormais entièrement en acier, abandonne l’armature en frêne traditionnelle ; à peine plus large à l’extérieur, elle offre un habitacle nettement mieux exploité.
Deux carrosseries sont proposées, dans la nomenclature anglaise de l’époque :
- la berline « six glaces » (6-light), avec vitre de custode arrière, la plus classique ;
- la « Sports Saloon » quatre glaces (4-light), à la ligne de toit plus élancée.
Sous le capot : la naissance des moteurs IOE
C’est mécaniquement que la P3 rompt avec le passé. Rover y étrenne la nouvelle famille de moteurs étudiée depuis la fin des années 1930, à la distribution originale dite IOE (inlet over exhaust) : soupapes d’admission en tête, soupapes d’échappement latérales. Cette architecture hybride, qui autorise une chambre de combustion efficace tout en restant simple et silencieuse, équipera les Rover pendant près de deux décennies.
Deux versions au catalogue :
- la Rover 60 : quatre cylindres, 1 595 cm³ ;
- la Rover 75 : six cylindres, 2 103 cm³.
La boîte à quatre rapports et la traditionnelle roue libre Rover (freewheel), chère à la marque, sont en revanche reconduites sans changement.
Un châssis résolument moderne
L’autre grande première est invisible : la P3 est la première Rover de série à suspension avant indépendante. Maurice Wilks et Gordon Bashford — futur père du Land Rover, puis des P6 et SD1 — adaptent le système « pyramidal » de Girling et rigidifient le châssis en caissons pour l’occasion, l’expérience ayant montré qu’une suspension souple exige une structure raide.
Détail insolite : le châssis s’arrête avant l’essieu arrière. Les ressorts semi-elliptiques arrière sont fixés directement à la caisse, ce qui augmente le débattement de l’essieu et améliore sensiblement le confort. Le freinage, lui, illustre la prudence de Solihull : un système hybride Girling, hydraulique à l’avant, mécanique à l’arrière.
La mère du Land Rover
Deux mois après la présentation de la P3, en avril 1948, Rover dévoile au salon d’Amsterdam un utilitaire tout-terrain censé n’être qu’un produit d’appoint : le Land Rover. Son moteur et sa boîte ? Ceux de la Rover 60. La modeste P3 est ainsi, mécaniquement parlant, la mère du plus célèbre des tout-terrain britanniques — qui devait sauver Rover et lui survivre.
Une carrière éclair
La P3 n’aura vécu qu’un peu plus d’un an : à l’été 1949, la production s’arrête après environ 9 100 exemplaires, et la P4 — la fameuse « Cyclops » à phare central, puis « Auntie » — est dévoilée le 23 septembre 1949. Détail du bilan :
| Version | 6 glaces | 4 glaces (Sports Saloon) | Total |
|---|---|---|---|
| Rover 60 | 911 | 363 | 1 274 |
| Rover 75 | 5 196 | 2 630 | 7 826 |
À 1 080 £ pour la 60 et 1 106 £ pour la 75, la P3 se situait clairement dans le haut du marché britannique de l’immédiat après-guerre.
Quelques curiosités pour finir : une poignée de 75 (six exemplaires environ) reçut une alimentation par trois carburateurs SU, et l’une d’elles, réalésée à 2 400 cm³, servit de base au moteur de la sportive Marauder 100 — élaborée par d’anciens ingénieurs Rover. La P3 aura donc été brève, mais féconde.
Fiche technique
| Rover 60 | Rover 75 | |
|---|---|---|
| Production | février 1948 – été 1949 | |
| Exemplaires | 1 274 | 7 826 |
| Moteur | 4 cyl. IOE, 1 595 cm³ | 6 cyl. IOE, 2 103 cm³ |
| Distribution | admission en tête, échappement latéral | |
| Boîte | 4 rapports + roue libre | |
| Suspension AV | indépendante (Girling « pyramidal ») | |
| Suspension AR | ressorts semi-elliptiques fixés à la caisse | |
| Freins | hydrauliques AV / mécaniques AR | |
| Empattement | 2 794 mm | |
| Longueur | 4 400 mm | |
| Largeur | 1 700 mm | |
| Poids | ≈ 1 400 kg | |
| Prix au lancement | 1 080 £ | 1 106 £ |
Dernière mise à jour : 10 juillet 2026
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